Violence sexuelle, sexualité, islam et islamisme au Maroc / En dialogue avec Abdessamad Dialmy

Par Clara Riveros*

 

Abdessamad Dialmy, professeur d’université et sociologue marocain, a été largement consulté ces derniers mois à la suite de l’épisode d’agression sexuelle d’un groupe d’adolescents contre une jeune femme qui voyageait dans un bus à Casablanca. Dialmy dénonce le problème sous-jacent: celui de Casablanca n’était pas -et n’est pas- un événement isolé, mais répond aux racines mêmes des pratiques, des traditions, des perceptions et, finalement, d’un système de valeurs qui couvre la violence contre les femmes. Violence qui -étant quotidienne- est aussi répandue que sous-estimée par une partie considérable de la société marocaine. Car celui qui souffre en permanence de ce contexte de violence et d’agression est principalement la femme marocaine qui n’atteint toujours pas l’égalité effective ni devant la loi, ni dans le milieu social, mais elle n’est pas la seule.

Clara RIVEROS : Je connais des cas d’hommes -des musulmans marocains- qui ont eu des relation avec des femmes occidentales qu’ils ont ensuite quittées en expliquant qu’une relation sérieuse, formelle, stable et affective n’est possible qu’avec une femme musulmane. La femme occidentale n’est considérée que comme un objet sexuel, pour un amusement occasionnel en opposition à l’imaginaire de « pureté » qu’incarne la femme musulmane.

Abdessamad DIALMY : En général, la femme occidentale est perçue par l’homme marocain ordinaire comme une femme sexuellement facile, non contrôlée par une société permissive et non auto-inhibée par une morale sexuelle religieuse restrictive. Du coup, cette femme représente la partenaire idéale pour avoir des expériences sexuelles riches et variées, sans limites et sans tabous. Cette perception masculine marocco-ordinaire de la femme occidentale empêche l’homme marocain de s’engager affectivement et socialement parce qu’il a peur d’une femme indépendante, responsable et libérée qui a désappris à obéir, à dire non, à partir tout simplement en cas d’insatisfaction ou d’incompatibilité. Cet homme a besoin d’une femme-enfant qu’il peut dominer à sa guise, or la femme occidentale est une femme adulte, notamment sur le plan sexuel. La relation avec une femme occidentale se fait donc sur le registre de l’exutoire sexuel total sans lendemain. Un exutoire considéré comme sale et impur eu égard à son illégalité et à son illégitimité. Dans ce cadre, la femme musulmane est perçue comme n’ayant pas de sexualité non-conjugale impure, ce qui est faux bien sûr, mais c’est une représentation opérationnelle et efficiente, elle impacte le comportement masculin, elle en fait partie, elle lui est consubstantielle.

C.R. : Un marocain, musulman, adulte, bien formé, avec un bon niveau culturel et des études universitaires, vit hors du Maroc. Il combine ses croyances religieuses et son mode de vie musulman avec quelques « vices » de la vie occidentale, ce qui le culpabilise. Il croit qu’il est un « mauvais musulman » quand il a des relations sexuelles hors mariage. Il ne boit pas d’alcool. Il fait ses prières. Il considère que le corps et le sexe sont des choses sales. Il les repousse tout en les désirant. Il est obsédé par la propreté des corps (et celle de la maison) avant et après les rapports sexuels. C’est un égoïste car il cherche seulement à se satisfaire. Il ne permet pas à la femme (occidentale) de prendre l’initiative dans l’acte sexuel et quand elle le fait il l’interroge sur son passé. S’il voit qu’elle en sait trop, cela le dérange. Il se montre docile, raffiné et subtil dans le flirt avant l’acte sexuel mais pendant cet acte il lui arrive de devenir agressif et autoritaire. Il n’accepte pas qu’on lui refuse certaines pratiques sexuelles : « Puisque tu es à moi -lui dit-il-, je peux faire de toi tout ce que je veux ». Peu lui importe ce qu’elle peut ressentir ou désirer. Il se fiche de savoir qu’elle en souffre. Il semble même qu’il s’en réjouit, ne songeant qu’à sa satisfaction personnelle. Tout ceci dénote un certain trouble, un désordre et une confusion dans le comportement de l’homme musulman.

A.D. : Tout d’abord, le fait d’avoir des diplômes supérieurs obtenus en Occident, vivre en Occident et y vivre une sexualité sans limites avec les femmes occidentales ne signifie pas accéder automatiquement à une conscience sexuelle et féministe. La conscience est en retard par rapport à aux pratiques situationnelles et reste dominée par un habitus patriarcal profondément enfoui dans la sensibilité et dans l’inconscient. Les normes sexuelles et les normes de genre qui restent fondamentalement patriarcales conduisent l’homme oriental à ne pas accepter que la femme prenne l’initiative sexuelle, qu’elle ait un savoir et un savoir-faire sexuels, qu’elle désobéisse sexuellement à son partenaire au lit. Les pratiques sexuelles de ce genre d’hommes transgressent les lois (religieuses et positives), mais elles respectent la norme patriarcale de la domination masculine. La loi positive est méprisée, quand à Dieu, il est miséricordieux, après quelques prières et de la repentance. Cet homme ignore ce qu’est le viol au lit : une fois la femme accepte d’être avec lui au lit, dans un cadre marital ou non marital, il se croit tout permis. Il se permet toutes les pratiques qui lui procurent du plaisir sexuel et un sentiment de supériorité et de domination.

Sa virilité n’est pas mise au service d’un désir et d’un plaisir partagés avec la partenaire, mais plutôt comme une arme pour imposer sa masculinité comme domination et puissance. Quand c’est une sexualité illégale (de son propre point de vue de musulman par exemple), l’homme sent qu’il n’a aucun devoir sexuel envers sa partenaire. C’est avec l’épouse qu’il est tenu de la satisfaire, de répondre à ses désirs. Seul interdit : ne pas la sodomiser (pénétrer par derrière). En fait, cet homme n’est pas habilité à réinterroger sa masculinité comme pouvoirs et privilèges, il n’a pas envie de voir ces pouvoirs et ces privilèges remis en question. Il y a là une sorte d’opportunisme machiste : d’une part l’homme oriental profite de la libération sexuelle de la femme occidentale et en abuse pour lui demander et lui faire tout ce dont il a envie (la traitant comme une sorte de poupée gonflable), d’autre part il reste patriarco-normatif dans sa pratique sexuelle dans la mesure où seul son plaisir compte, ne se sentant lié par aucun devoir à l’égard de sa partenaire (illégale) exigeante, ayant des exigences vis à vis de lui et vis à vis d’elle-même, citoyenne sexuelle qu’elle est. Le malentendu vient du fait que, si cette relation sexuelle est dénuée de toute éthique pour lui, pour elle au contraire, c’est une relation qui doit marquer un engagement, indiquer une éthique et devenir un partage égalitaire. Face à la femme occidentale, le partenaire oriental est généralement inconscient de ces enjeux. Pour lui, cette femme, qui se donne entièrement à lui sans aucune caution sociale, juridique ou religieuse, rien ni personne ne peut l’arrêter dans sa consommation chronique et multiple des mâles. Par conséquent, elle n’est pas digne de confiance, et encore moins d’amour. Elle est juste bonne à baiser, puis à jeter, un objet sexuel jetable en un mot, comme une poupée.

C.R. : Le réceptionniste ou concierge d’un hôtel cinq étoiles -dans une ville touristique du Maroc- ose interroger un client marocain (non musulman) résidant à l’étranger sur la relation qu’il a avec la femme (occidentale) qui l’accompagne. Il leur indique qu’ils ne peuvent pas prendre la même chambre s’ils ne sont pas mariés. Or qu’importe que la femme soit une prostituée ou sa fiancée. C’est là un problème qui ne concerne que ce couple qui souhaite s’inscrire à l’hôtel. Il semble bien que dans ce pays l’ingérence totale dans la vie privée des individus soit acceptée, apparemment et passivement…

Abdessamad Dialmy est Docteur d’Etat, sociologue de la sexualité, du genre et de la religion
Abdessamad Dialmy est Docteur d’Etat, sociologue de la sexualité, du genre et de la religion

A.D. : En fait, il n’y pas de loi qui interdit à un homme et à une femme de louer une même chambre d’hôtel. De même, il n’y a pas de loi qui interdit à une femme seule de louer une chambre d’hôtel dans sa ville de résidence. Pourtant ce sont des pratiques courantes, justifiées par des instructions informelles (non officielles/non écrites) de la part des pouvoirs publics. Le réceptionniste de l’hôtel n’agit pas de son propre chef. Il obéit à des ordres, à des instructions. Cette mesure informelle protège l’ordre sexuel musulman qui interdit à un couple non uni par le mariage (ou dont la relation sexuelle serait incestueuse) de se retrouver seuls dans un endroit fermé de l’espace public (hôtel) ou de l’espace privé (appartement privé ou autre). On suppose qu’ils ne veulent se retrouver seuls que pour coucher ensemble, ce qui est contraire à la Shari’a, la Loi divine. Par conséquent, le refus des hôtels est en conformité avec l’article 490 et 491 du Code Pénal qui font respecter l’interdit islamique de la fornication et de l’adultère.

Cette mesure contre les libertés sexuelles individuelles est largement l acceptée par la population. Personne ne proteste parce que l’individu n’est pas encore convaincu (publiquement) que la sexualité est un droit humain, en soi et pour soi, sa légitimité véritable étant le consentement mutuel des partenaires, et non un acte de mariage, c’est à dire un permis de baiser délivré par les autorités. Publiquement, la grande majorité continue de considérer islamiquement la sexualité non maritale comme du zina (fornication), lequel zina est transformé en délit par le Code pénal, délit de débauche (pour célibataires, art. 490) et d’adultère (pour les mariés, art. 491). En fait, et en toute modestie, j’ai été le premier à revendiquer publiquement la suppression de ces deux articles répressifs dans un entretien accordé à un quotidien marocain en 2007. Et à ne pas pénaliser les rapports sexuels consentis entre adultes. Par la suite, quelques associations de la société civile ont adopté cette revendication, à leur tête l’Association Marocaine des Droits de l’Homme (AMDH) en 2012.

Aucun parti politique n’a adopté une telle revendication. Car c’est une carte perdante pour des partis qui cherchent à avoir le plus de sièges au parlement et le plus de portefeuilles au gouvernement. Par ailleurs, et « curieusement », deux hommes ou deux femmes peuvent louer sans problème une même chambre d’hôtel. Homosexualité et lesbianisme seraient donc plus faciles à pratiquer, même si les actes sexuels avec le même sexe sont également condamnés par la Shari’a et le Code Pénal (art. 489), considérés comme une turpitude et des actes contre-nature. Cependant, la condamnation sociale de l’homosexualité (masculine surtout) est tellement forte (considérée comme perversion et vice), et la ségrégation spatio-sexuelle tellement ancrée dans la psyché collective traditionnelle encore dynamique, que l’on trouve normal et non « suspect » que deux hommes ou deux femmes s’isolent dans une chambre d’hôtel. J’ai revendiqué la suppression de cet article également. Cependant, il faut savoir que les hôtels ferment parfois les yeux et louent une chambre à un couple hétérosexuel non marital eu égard au profil des partenaires, à leur apparence, à leur relationnel, et probablement aussi grâce à une « petite » corruption.

C.R. : La demande conditionne l’offre. Un Saoudien s’est rendu dans un hôtel exclusif à Casablanca avec une prostituée marocaine. Pour déjouer la loi, il prit deux chambres séparées mais qui communiquent entre elles. Si ce service fonctionne bien -et il le savait- cela veut dire qu’il y a des clients qui le demandent. Cette situation montre l’existence d’une société résignée qui cherche à contourner les règles de manière discrète mais sans générer de ruptures ou de profonds changements …

A.D. : A une certaine époque, un homme et une femme non liés par le mariage pouvaient prendre une même chambre d’hôtel, à condition que l’hôtel soit au moins de 4 étoiles. Plus on appartenait à l’élite (économique surtout), ou au moins aux classes moyennes supérieures, plus c’était possible et facile de contourner la loi. Les hôtels laissaient faire. Maintenant, les hôtels, sous l’impulsion des pouvoirs publics et de l’appétit du gain, les deux étant conjugués, proposent aux couples non conjugaux de louer deux chambres. Le couple doit donc payer le double pour contourner la loi. Cela arrange (plus ou moins) le couple car il se sent plus en sécurité même s’il viole la loi, cela arrange l’hôtel qui fait ainsi plus de profit, et cela arrange les autorités qui permettent aux gens de violer la loi de manière discrète sans qu’elles aient à intervenir, les apparences étant sauves, mais aussi s’ils paient plus cher (ce dont probablement elles profitent aussi). Il y a donc un voile moral jeté sur des pratiques sexuelles « irréligieuses » et « immorales » afin de les soustraire à la condamnation sociale et politique, et ce voile sert à renforcer les normes sexuelles patriaro-conservatrices. Comme si les pouvoirs publics reprenaient à leur profit un hadith du prophète Mohammed qui dit : « si vous êtes addictif, ne vous exhibez pas (cachez-le) ». La société marocaine a repris ce hadith dans un proverbe dialectal : « le faux-pas caché, Dieu le pardonne (à son auteur) ». On peut donc affirmer que l’hypocrisie est devenue un élément central, informel toutefois, d’une politique sexuelle publique, toute aussi informelle. Et mise en œuvre par la grande majorité de la population.

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« Comment fabriquer des citoyens sexuellement épanouis dans une société marocaine sexuellement épanouie ? »

C.R. : Dans les sociétés ouvertes et libérales, les hommes et les femmes sont des individus qui transitent sur la place publique. Si une femme se promène seule, cela ne veut pas dire qu’elle est disponible. En Amérique latine, il y a encore un long chemin à parcourir, surtout au niveau culturel, mais il faut reconnaître que des mesures importantes ont été prises en termes de droits et d’égalité. Il existe des différences entre l’Amérique latine et le Maroc en ce qui concerne le harcèlement -dans l’espace public- envers les femmes. Par contre, le Maroc et l’Algérie présentent des similitudes. Dans une vidéo, j’ai pu voir que de jeunes Algériens harcelaient des femmes dans les rues et que la situation était très similaire à ce qui se passe au Maroc. Peu importe l’heure ou le lieu -un bar, un café, la rue, un hôtel- la femme est assiégée et persécutée, tantôt par des hommes seuls, tantôt par des hommes en groupe. À plusieurs reprises, ils lui demandent si elle est libre et/ou combien elle «coûte». Mais si elle est accompagnée d’un homme, ils ne la regardent même pas dans les yeux quand elle répond à une question ou elle fournit un service. Les espaces publics semblent réservés exclusivement aux hommes qui agissent de manière désespérée et impulsive. Quand ils voient une femme seule, ils se précipitent vers elle, la pourchassent et la situation peut devenir très intimidante.

A.D. : Au Maroc et en Algérie, une femme seule dans la rue est accessible parce qu’elle n’est ni contrôlée ni protégée par un mâle de sa famille ou par son conjoint ou fiancé. Des familles chargent encore le petit frère d’accompagner sa sœur dans ses courses à l’extérieur afin de la « protéger », de dissuader les harceleurs. Cela fait que les femmes ne sont pas libres de consommer l’espace public de manière libre. Cet espace est encore inconsciemment considéré comme un espace masculin où les femmes sont des intruses. Dans le passé, les femmes étaient cloîtrées dans les maisons et ne sortaient que très rarement, et quand elles le faisaient, elles mettaient un voile qui les cachait entièrement. Dans ces deux pays, l’urbanisation signifie le passage à un espace détribalisé. En étant espace de l’anonymat, l’espace urbain est aux yeux aux néo-citadins un espace non codifié. Il est par conséquent le lieu où s’exerce la liberté de mouvement, la liberté du regard et la liberté de la parole. L’individu y est en rupture avec la logique de tout groupe primaire (clan, famille, confession…), libéré du regard censeur et inhibant de l’autre, sans avoir intériorisé la morale civile et civique de la ville moderne. Aussi l’agression sexuelle “symbolique” (drague, harcèlement…) devient-elle courante, car non sanctionnée par la morale de la foule (celle-ci n’en a point, elle n’est pas un groupe primaire). Plus de place à la traditionnelle pudeur (hchouma) qui caractérise les groupes primaires dans les cités médiévales et les campagnes. Car le harcèlement sexuel était inconcevable dans l’espace rural ou dans la cité traditionnelle (médina arabe par exemple) où chacun est un peu le parent de l’autre, et où chacun vit par et sous le regard de l’autre, et peut en mourir (de mort sociale, voire physique). Dans la ville moderne, il y a femmes qui ne sont pas des parentes : ce sont des « étrangères », des inconnues, susceptibles donc d’être un objet de « chasse » sexuelle, sans que le groupe primaire s’en rende compte.

Fadela-M-Rabet-

La sociologue algérienne Fadela Mrabet affirme que « les femmes se répartissent donc, pour les hommes, en trois groupes : ce sont des femelles, des épouses (réelles ou possibles), des parentes… L’espèce qu’on chasse, qu’on désire et qu’on méprise, c’est évidemment celle des femelles… toute femme qui n’est ni parente, ni épouse »[1]. Par conséquent, toute femme dans l’espace public urbain est considérée par l’homme arabe comme une femme accessible. Car comment une femme qu’on peut voir nue à la plage, ou contre laquelle on peut se coller dans un bus, pourrait-elle être inaccessible ? Pire, comment éviter d’être sans cesse excité par une si grande proximité des corps non encore banalisée, loin d’être normalisée ? L’excitation des masses urbaines sera donc chronique et diffuse, par la faute d’une impréparation psycho-historique à la mixité sexuelle dans la ville. Cette mise face à face des hommes et des femmes aura été rapide dans certains pays arabes, elle n’est pas accompagnée par une conviction civique de type individualiste. La liberté de l’homme ne s’y arrête pas là où commence la liberté de la femme. C’est à partir des années 1960 qu’hommes et femmes ont commencé à se côtoyer dans l’espace public grâce à la scolarisation des jeunes filles et à l’emploi des femmes, et ce sans que la femme ne porte de voile. Jusqu’à aujourd’hui, cette mixité est mal vécue par des hommes qui continuent de considérer l’espace public comme leur propriété exclusive. C’est par conséquent l’espace où les hommes se sentent obligés d’affirmer leur masculinité face aux femmes, ces « intruses ».

La conquête irréversible et grandissante de l’espace public par les femmes conduit à une remise en cause critique de la masculinité en tant que système et domination, d’où une réaction de défense masculine qui consiste à solidifier le contrôle masculin de l’espace public, à reconstruire une masculinité menacée dans son propre fief traditionnel, l’espace public[2]. L’enjeu est alors de dresser les femmes, de rappeler aux femmes de rester femmes, inférieures et dépendantes, femelles, objets de désir à la portée des hommes. Ceux-ci sont constitués en classe dominante et les femmes en classe dominée pour reprendre les termes d’une analyse féministe d’inspiration marxiste. L’enjeu est de lancer un avertissement aux femmes et leur signifier, pour les dresser/redresser (taazir/taadib/mise au pas) que leur seule présence dans l’espace public leur fait courir le risque d’une violence sexuelle polymorphe. Bien entendu les femmes pauvres sont les plus exposées à ce risque, celles qui circulent à pied ou en bus, non protégées dans une voiture. Comment se retenir de ne pas regarder, de ne pas aborder, de ne pas insulter, de ne pas harceler, de ne pas violenter, de ne pas violer ? Comment cesser d’être un homme patriarcal en situation de pouvoirs et de privilèges, comment mettre fin à l’exploitation sexuelle des femmes, ce privilège patriarcal des hommes, par le seul fait d’être né mâle ? Les pouvoirs publics n’ont pas de politique éducative en la matière.

C.R. : Vous excluez les femmes occidentales de votre analyse …

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A.D. : Etre voilée ou être harcelée/agressée, tel est le dilemme imposé aux femmes marocaines, algériennes, égyptiennes, notamment. Cela ne concerne évidemment pas les femmes étrangères, les touristes. En effet, rarissimes, voire quasi-inexistantes, sont les agressions sexuelles contre les touristes occidentales, et ce quelle que soit leur tenue vestimentaire. Car elles bénéficient d’une « ethnicisation » positive qui les protège. L’Occident est comme transformé en ethnie supérieure grâce à sa richesse, à son progrès et à cause de la domination sur qu’il exerce sur les « autres ». Les enquêtes menées sur la violence sexuelle, sexiste (et homophobe aussi), montrent que les occidentaux bénéficient d’une sorte d’immunité. On leur reconnaît une autre morale, le droit d’avoir cette autre morale parce qu’ils ne sont pas musulmans, on leur reconnaît le droit à la liberté sexuelle, à la liberté vestimentaire, à la liberté religieuse. Il est même fort probable que la mise en circulation et la surmédiatisation des violences sexuelles contre les femmes au Maroc vise à produire le Maroc comme un pays dangereux à éviter comme destination touristique (sexuelle aussi) très émergente. Qui a donc intérêt à frapper le Maroc comme destination touristique ? Qui sont ses ennemis ? On peut même aller jusqu’à l’hypothèse d’un coup médiatique monté par ses proches ennemis (Algérie et Polisario) pour salir l’image du Maroc. Un Maroc victime car d’un côté le néo-libéralisme mondialisé le transforme en destination touristique (sexuelle aussi) privilégiée, ce qui est en soi une violence, le tourisme sexuel est en soi une violence sexuelle. D’un autre côté, la mondialisation néolibérale consolide et amplifie de manière structurelle les violences sexuelles faites aux femmes dans les pays du Sud, cette classe sexuelle dominée, en exploitant tout en les dénonçant des mécanismes spécifiques tels que la mise au pas des femmes (leur dressage) dans et par la domination masculine dans l’espace public, la misère sexuelle, l’absence d’éducation sexuelle et la faiblesse des formations féministes et de genre, la faillite sociale de la morale sexuelle islamique et, enfin, le non accès à la morale civile citoyenne.

C.R. : Le problème existe et nécessite des changements profonds, pas cosmétiques.

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A.D. : L’éducation sexuelle compréhensive (qui comprend outre ses contenus « traditionnels » un « apprentissage » des théories féministes et du genre) est devenue une nécessité publique comme je l’ai écrit en 2000. Car en plus d’être un savoir et un savoir-faire sur la sexualité (érotisme et reproduction), elle est une éthique, une nouvelle morale, la seule morale véritable, car elle est une éducation citoyenne basée sur l’égalité entre tous les acteurs sexuels, et ce quels que soient leur sexe/genre/identité de genre, leur statut matrimonial et leur orientation sexuelle. En effet, cette éducation fait partie d’une éducation plus large, civile et civique, basée sur la reconnaissance de la sexualité (informée et consentie) comme un droit en soi et pour soi, et comme une condition de santé et de bien-être. Il faut donc donner ce genre d’éducation pour montrer aux jeunes, et aux non jeunes, que la violence n’a pas de place dans la sexualité. Que la seule véritable légitimité de l’acte sexuel réside dans le consentement mutuel, dans le désir et le plaisir partagés. Que le seul acte sexuel légitime est l’acte consenti, et ce même dans le cadre du mariage.

Au lieu de cela, il y a un évitement institutionnel de la notion d’éducation sexuelle parce que l’on suppose, à tort, que si elle est dispensée elle va conduire à une activité sexuelle précoce et illégale, celle des jeunes filles notamment, à leur « débauche ». L’éducation sexuelle est évitée parce que l’on craint, entre autres, qu’elle ne libère sexuellement les jeunes filles et les femmes mariées, notamment. On fait semblant d’ignorer que l’activité précoce et illégale est déjà là, et que l’éducation sexuelle est le meilleur moyen pour justement retarder, encadrer et protéger l’activité sexuelle masculine et féminine. Par conséquent, la récolte est catastrophique : beaucoup de virginités artificielles mensongères, beaucoup de grossesses involontaires, beaucoup d’avortements clandestins, beaucoup de mères célibataires et d’enfants abandonnés, du harcèlement sexuel au quotidien, des viols de jeunes filles, des viols de femmes adultes, des viols d’enfants, des viols de femmes âgées et des viols de LGBT, de l’inceste et de la zoophilie par manque de partenaire, une libéralisation informelle de la prostitution, beaucoup d’infections sexuellement transmissibles, une prostitutionnalisation de la sexualité… En un mot, une sexualité malade qui exprime une société malade incapable de s’assumer à cause d’un Etat qui n’a pas mis en oeuvre le projet d’une société civile (et civilisée) véritable. Cette sexualité malade est devenue, à cause des médias et des réseaux sociaux, une blessure narcissique du moi national.

C.R. : Ce qui n’est pas clair, pour l’instant, et pour conclure, c’est que tant les autorités que la société marocaine sont prêtes à assumer leur rôle pour réaliser les changements nécessaires.

Critique_de_la_masculiniteA.D. : Au Maroc, on est dans un stade de pré-citoyenneté car l’individu n’est pas encore complètement né, victime d’une dystocie politique structurelle, chronique sans être mortelle pour autant. Un quasi-individu est un pré-citoyen qui ne peut pas accéder à la morale civile, celle basée sur la conscience : faire le bien pour le bien, juste pour ne pas avoir du remords. Sans rechercher de récompense et sans vouloir éviter de châtiment. La non conquête de la morale civile est aggravée par la faillite (sociale) de la morale islamique. Eviter de faire le mal pour mériter le paradis, éviter de harceler et de violer les femmes pour éviter l’enfer ont cessé d’être des impératifs catégoriques.

L’islam, devenu aujourd’hui islamisme, c’est à dire un islam formaliste sans morale et sans spiritualité, n’est désormais que levier d’une mobilisation populiste, mode de gouvernance politique (composant avec la débauche, la corruption et des urnes suspectes), mode de gestion de l’économie néolibérale. Il n’inspire plus la morale quotidienne des gens. Ceux-ci n’en ont plus. A titre d’exemple, ces « jeunes agresseurs du bus », ce sont des musulmans à n’en pas douter, mais leur islam n’est pas opératoire dans leurs pratiques sexuelles, et cela même si, pour eux, l’islam reste la « norme suprême » en matière sexuelle. Morale islamique perdue et morale civile non conquise, une fois conjuguées, font, encore une fois, que la liberté de l’homme ne s’arrête pas là où commence celle de la femme. Certes, la femme continue d’être perçue islamiquement comme awra (corps honteux à cacher), fitna (séduction et chaos) et kayd (ruse et maléfice), mais en aucun cas une telle perception ne légitime islamiquement le harcèlement sexuel et le viol des femmes dans l’espace public.

Certes, la femme commence à être perçue comme l’égale de l’homme en matière de droits, mais cette perception n’est pas suffisamment forte et insitutionnalisée pour endiguer le harcèlement sexuel et le viol des femmes. On est dans un entre-deux, on est dans une phase de transition sexuelle où la dualité halal/haram est devenue structurellement impuissante, incapable qu’elle est d’encadrer les pratiques sexuelles. Cette phase problématique, que j’ai nommée transition sexuelle, est caractérisée par l’explosion de l’unité entre normes et pratiques, c’est à dire par le divorce entre des normes sexuelles islamiques (idéalisées mais irréalistes) et des pratiques sexuelles quasi-sécularisées (sans morale civile). Cette phase impose aux pouvoirs publics d’avoir enfin une politique sexuelle publique. De commencer à se poser la question publique suivante : que voulons-nous de la sexualité ? Que voulons-nous en faire ? Comment la gérer ? Comment l’éduquer afin qu’elle cesse d’être inégalitaire et violente ? Comment construire une masculinité nouvelle ? Comment fabriquer des citoyens sexuellement épanouis dans une société marocaine sexuellement épanouie ? Sans une réponse claire à ce questionnement sous forme de politique sexuelle éclairée, violence sexuelle et sexisme continueront à se produire, en plus grand nombre, au fil des jours.

*Par Clara Riveros [Analyste politique et directrice du CPLATAM – Analyse politique en Amérique latine]

Traduction de Ahmed Oubali

CPLATAM – Analyse politique en Amérique latine-

Décembre 2017

Bibliographie

[1] Mrabet, Fadela. La femme algérienne, Maspero, 1969, p. 28

[2] Voir nos deux livres :

Dialmy, Abdessamad. Logement, sexualité et islam, Casablanca, EDDIF, 1995.

Dialmy, Abdessamad. Critique de la masculinité au Maroc, Rabat, Editions Warzazi, 2010

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